«Chaque jour la boule au ventre»

Les grèves secouent les prisons de Tours et de Fresnes. Partout en France, les surveillants dénoncent leurs conditions de travail, la pression de la hiérarchie… 

Stéphane Lecerf est gardien de prison depuis près de 10 ans. Il a commencé à Villepinte puis a rejoint la maison d’arrêt de Lille-Sequedin. Depuis 2 ans, il est passé de l’autre côté, “à l’extèrieur”, en syndicaliste dévoué, pour l’UFAP (Union fédérale autonome pénitentiaire). Témoignage.

A sa gauche, une vue imprenable sur la maison d’arrêt bétonnée de Lille-Sequedin. Interdiction formelle de prendre en photo les murs de la prison sans autorisation.


“La plupart de mes collègues rentrent chaque jour la boule au ventre.” Deux d’entre eux se sont suicidés en 2009. Un conflit, une angoisse… Il répond toujours présent. Dans son bureau de syndicaliste avec vue sur murs, le téléphone sonne toutes les cinq minutes.

Sur les 202 agents de la maison d’arrêt de Lille-Sequedin, une majorité est victime du stress. Les coupables ? Ils accusent le manque de moyens accordés par la pieuvre administrative. Stéphane Lecerf déplore un surveillant par étage, pour 100 détenus. “S’il y a une tentative de suicide dans une cellule, le voisin peut faire ce qu’il veut en attendant. Et ce manque d’effectif n’est pas prêt d’être comblé avec cette fameuse loi pénitentiaire”, lance-t-il, amer, en regardant par la fenêtre l’immense mur gris béton de la maison d’arrêt. Adoptée le 24 novembre dernier, ce texte vise principalement une amélioration des conditions de détention et de réinsertion : “On est les oubliés de la réforme, cette loi a été conçue pour les détenus. On nous donne de plus en plus de responsabilités, mais on n’a pas de moyens.” Conséquence : une dose de stress supplémentaire au quotidien. Pour améliorer les droits des détenus, la loi supprime par exemple la fouille intégrale au retour du parloir. Les gardiens sont effrayés par la rentrée d’objets de l’extérieur. Prévoir le pire c’est obsessionnel dans ce métier. Ici c’est bel et bien ce qu’ils voient arriver : « On nous dit en ce moment qu’on pourra en fouiller quelques-uns au hasard, mais c’est source de conflit : pourquoi celui-ci et pas celui-là ? Y’en a qui pensent que c’est amusant de voir les personnes nues mais non c’est pas plaisant, c’est sécuritaire ! »

Au bas de l’échelle, les surveillants doivent respecter les règles de cette machine bureaucratique avec grades, échelons, cycles de travail et consignes de sécurité imparables. La surpopulation carcérale a souvent fait la Une, mais les conditions de travail dont pâtissent les agents sont absentes des médias.

«Travailler plus pour gagner moins»

Les ordres venus d’en haut ne coïncident plus avec la réalité entre les murs. Un décalage accentué par la nouvelle loi. “On ne se sent plus soutenus par notre administration.” Un de ses collègues a dû, par mesure de sécurité, maîtriser un détenu. Il s’est retrouvé en commission de discipline puis une enquête a été ouverte. Leur seul recours alors : se syndicaliser. Stéphane croise les bras mécaniquement. Il hésite un moment, les yeux rivés sur le sol : »le mot est peut-être un peu fort mais… lutter oui lutter, il ne faut pas en avoir peur c’est le seul moyen que l’on nous comprenne. Certains supérieurs vont jusqu’à menacer les surveillants. Ils leur répètent qu’un poste n’est jamais acquis. » Des « lieutenants », avoue-t-il, s’amusent avec ces pressions, « un jeu surement ». Et pour manifester, les agents doivent poser une journée de congès. Ils ne sont pas payés*. Le seul moyen pourtant de se faire entendre du haut comme de l’extèrieur. La seule occasion de montrer ce qu’il se passe entre les murs, pour eux, au quotidien.

«Le nombre d’agressions a explosé l’année dernière»

L’administration de la maison d’arrêt recense deux cent quarante-trois agressions en 2009, presque cinquante de plus qu’en 2008. Pour Stéphane Lecerf, insultes, coups, bousculades ou jets d’objet doivent se gérer au quotidien. Ces chiffres sous-estiment les risques encourus selon lui. Un surveillant a été étranglé par un détenu, il y a quelques mois. « La plupart retournent travailler dès le lendemain pour ne pas léser les autres. » Lui n’est toujours pas revenu. Stéphane vient d’allumer une cigarette. Il se gratte le bras tout en regardant par la fenêtre. Il ajoute : « le détenu a réussi à lui écraser la pomme d’Adam. » Seul recours pour le gardien : déposer une plainte qui, bien souvent, n’a aucun effet. « Quand un agent se fait agresser c’est sûr qu’on a envie de tout casser, mais on se contient. C’est notre métier. Et dans ce genre de situation les Premiers surveillants, responsables d’un secteur, sont là pour nous aider. On dialogue beaucoup avec eux. » Une psychologue est là aussi. Mais elle est seule à Lille, et partage son emploi du temps entre 5 établissements et 800 membres de l’administration pénitentiaire.

* Un surveillant peut gagner jusqu’à 1800 euros nets par mois.

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