Première commémoration du génocide arménien à Istanbul

Pour la première fois, samedi 24 avril, sur la principale place d’Istanbul, un hommage a été rendu aux Arméniens massacrés en 1915.

Les Arméniens se recueillent sur la place Taksim : « Cette douleur est notre douleur, ce deuil est notre deuil à tous. » (Photo Sarah Lefèvre)

Le recueillement a eu lieu grâce à la protection des forces de l’ordre. Un événement inédit en Turquie où l’on récuse l’idée de génocide.

En cette fin d’après-midi, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées quatre-vingt-quinze ans après la rafle de 200 intellectuels, prélude au massacre d’un million et demi d’Arméniens. Un tabou national, alors que la thèse officielle reconnaît la mort de 300 000 à 500 000 Arméniens entre 1915 et 1917.

Artistes, intellectuels, citoyens de tous âges, ils ont répondu à l’appel lancé par la section stambouliote de l’Organisation des droits de l’homme. Sur la place de Taksim, au cœur d’Istanbul, ils se sont assis à même le sol, la plupart vêtus de noir, tenant un œillet rouge ou une bougie dans leur main. En silence, ils se sont recueillis plus d’une demi-heure autour d’une plaque noir qui portait l’inscription : « Cette douleur est notre douleur, ce deuil est notre deuil à tous », avant d’écouter des enregistrements en arménien. Zeynep Tanbay, célèbre danseuse d’origine arménienne, a ensuite lu un texte en hommage aux personnes disparues :

« En 1915, quand notre population était encore 13 millions, 1,5 – 2 millions d’Arméniens habitaient ces terres. […] Le 24 Avril 1915, ils ont commencé à “être renvoyés”. On les a perdus. Ils ne sont plus. La plupart d’entre eux ne sont plus parmi nous. Ils n’ont même pas de tombes. “La Grande Peine” que la “Grande Catastrophe” (trad. : Médz Yeghern) nous impose sur la conscience ne cesse de grandir depuis quatre-vingt-quinze ans. »

Et pendant que ces paroles résonnaient, les visages, graves et figés, traduisaient l’intensité de cette manifestation. Un émoi accentué par le caractère exceptionnel de la commémoration : « On était un peu stressé durant la prière avec tous ces policiers et les cris des nationalistes, explique un photographe kurde qui s’était joint aux manifestants par sympathie. On était au milieu, à visage découvert, on pensait forcément à Hrant Dink », le journaliste du quotidien bilingue turco-arménien Agos, assassiné en 2007.

Pour éviter que la manifestation ne dégénère, un important dispositif de sécurité a été déployé. Plusieurs cordons de policiers, en civil ou en tenue anti-émeute, protégeaient les manifestants, fouillés avant d’accéder au lieu de recueillement. D’ailleurs les provocateurs n’ont pas manqué à l’appel : une petite centaine de militants d’extrême droite, arborant des drapeaux nationalistes, sont venus briser le silence ambiant.

La tension est montée durant quelques minutes entre les deux camps. « Kurdes, Turcs, Arméniens. Épaule contre épaule face au fascisme » ont répliqué quelques manifestants arméniens. Les plus échaudés ont été ramenés au calme par leurs pairs, tandis que la police maintenait à distance les contre-manifestants, au discours virulent.

Le recueillement s’est achevé par des applaudissements alors que les œillets, lancés dans les airs, venaient recouvrir la plaque noire. Le cortège a ensuite pris la direction de l’avenue Istiqlal avant de se disperser dans la foule très dense ce week-end.

Pour les milliers de badauds qui arpentaient l’avenue ce soir là, cet hommage public touchait à un sujet dérangeant. Les manifestants soutenaient une version de l’histoire bien éloignée de celle enseignée dans les écoles turques.

Sarah Lefèvre & Aurélie Darbouret

Plus d’articles sur http://www.esjistanbul.com (site de l’ESJ dédié à Istanbul) ou sur les Blogs de Rémi Ink et Gaylord Van Wymeersch.
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