Sur les routes de l’opium

Le trafic d’héroïne à destination de l’Europe transite par la Turquie. Un passage que l’on croyait incontournable, avant que cette autoroute de la drogue soit concurrencée par des chemins de traverse. Moins directs mais beaucoup plus discrets.

La Turquie est devenue un lieu de transformation de l'opium en héroïne avant d'être expédié via Istanbul en Europe.

Plus de 8 000 tonnes, c’est la production annuelle d’opium estimée en Afghanistan. Soit 90% de la production mondiale. L’équivalent de 333 semi-remorques. Si une partie de cet opium semble directement transformé sur place, la route vers l’Ouest continue via l’Iran, le principal pays de passage pour rejoindre la Turquie.

De nouvelles routes ont cependant vu le jour ces dernières années, comme celle de l’Asie centrale, du Caucase et de la mer Noire. Autre facteur de changement : le lieu de production. « Nous voyons apparaître ici et là de l’opium « Made in Turkey » », explique Michel Koutouzis, consultant auprès de l’Office des Nations Unies contre la drogue. « Depuis trois ans déjà les paysans turcs ont tendance a sous-estimer leur production légale d’opium*, destinée aux usines officielles », une réalité sur laquelle le gouvernement AKP fermerait les yeux. Libre alors à chacun de commercialiser ses excédents.

Rien ne se perd, tout se transforme

« Avant la Turquie, on ne saisit que de l’opium, à partir de la Turquie, on saisit de l’héroïne », affirme un officier français de la lutte contre la criminalité organisée à Ankara. Les saisies records réalisées par les Iraniens en 2009 éclairent ce constat : 600 tonnes d’opium et 25 tonnes d’héroïne. La tendance s’inverse une fois passée la frontière turque : 17 tonnes d’héroïne interceptées pour seulement 707 kg d’opium la même année. La transformation interviendrait donc sur le sol turc…

Ankara n’en démord pas, c’est au Kurdistan, une région du sud-est anatolien, que l’on transforme l’héroïne. « Plus de 60 % de la marchandise saisie par les autorités appartient au PKK, même si d’autres mafias interviennent pour le transport et la vente », nous affirme l’officier de liaison. Pour Michel Koutouzis, c’est l’inverse : « Le PKK joue désormais un rôle marginal dans le commerce des opiacés, tandis que le Hezbollah turc se développe. » Un « syndrome colombien » : une multiplication des mafias et un éclatement des réseaux d’antan.

Un bouleversement des cartes qui se répercute sur les laboratoires de transformation de l’opium en héroïne. Auparavant une ville comme Van, au sud-est de l’Anatolie, centralisait ces processus chimiques. « Aujourd’hui, selon Michel Koutouzis, une répression turque plus efficace a eu comme effet l’explosion géographique des laboratoires et des laboratoires éphémères : des centres de fabrication qui ne sont plus fixes mais qui ne servent qu’une ou deux fois. » Aussitôt transformée, l’héroïne parcourt la Turquie de passeur en passeur, vers l’Ouest toujours.

Istanbul, hub de l’héro

Une fois la rive européenne atteinte, l’héroïne se disperse dans les quartiers cosmopolites de Tarlabasi, de Kumkapi et d’Aksaray, quartiers de « deal » pour les locaux. Depuis ces trois pôles de transit, la marchandise est redistribuée, puis réexpédiée vers l’Europe. Une dispersion problématique pour les services turcs qui admettent ne saisir qu’un dixième à peine de l’héroïne transitant par Istanbul.

Les réseaux quittent alors le sol turc par les terres ou par la mer. En franchissant la frontière bulgare d’Edirne Kapikule ou la frontière grecque d’Edirne Ipsala, le trafic de drogue rejoint la Hollande, l’Angleterre, la Belgique ou l’Allemagne. Depuis les ports de Mersin et d’Izmir, l’héroïne rejoint l’Espagne par bateau. Depuis ces points ne reste plus qu’à prier pour ne pas tomber sur les douanes. « Lorsqu’ils passent par le nord de la France, c’est qu’ils se trompent, les contrôles y sont trop fréquents », précise un officier français. Pourtant, en 2006, l’un d’eux s’est égaré à Lille alors qu’il tentait de rejoindre le Royaume-Uni. Une erreur de parcours. Les douaniers y ont saisi 565 kg d’héroïne en provenance de la Turquie.

* La production légale d’opium est destinée aux industries pharmaceutiques (morphine, codéine)

Éclairage :

Kurdistan (en gris sur la carte ci-dessus) : Le « pays des Kurdes ». Une région autonome reconnue par l’Irak, une province acceptée par l’Iran, une zone conflictuelle pour la Turquie, au Sud-Ouest du pays.

PKK : Parti des travailleurs du Kurdistan inscrit sur la liste des organisations terroristes officielles de la Turquie et de l’UE. Le PKK se définit comme un mouvement de guérilla.

Iran : Cet allié de la Turquie dans la lutte contre le trafic de drogue a enregistré, en 2007, les plus grosses saisies d’opium à l’échelle mondiale : 430 tonnes / 510 saisies au total (source : rapport 2009 de l’OEDT, observatoire européen des drogues et toxicomanies).

Turquie : a intercepté les plus grandes quantités d’héroïne en Europe en 2007 (OEDT). Une lutte associée au combat contre le PKK.

Sarah Lefèvre et Jean-Guillaume Santi

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